Anti-sommet de l’IA à Lille : récit d’une journée de discussions

Le 13 juin 2026, à l’initiative du collectif en Chair et en Os, et en réponse au « sommet de l’IA » organisé par la Région Hauts-de-France, s’est tenu à Lille un anti-sommet de l’IA. En marge des interventions, le public, nombreux et curieux, a pu flâner sur les stands de Guerre à la Guerre, Chtinux, Pigeon Gratuit, la CNT, Sud Solidaires, et d’autres associations ou collectifs qui étaient venus présenter leurs outils ou prises de positions sur la question de l’IA.

La journée a été structurée en trois tables rondes qui ont cherché à couvrir les principaux enjeux liés à l’IA.

1- L’IA, le savoir et la création

Antoine (enseignant) a raconté comment l’Éducation Nationale encourage l’usage de l’IA dans l’enseignement en imaginant qu’il suffit de l’encadrer. Il a montré comment l’usage de l’IA dans l’éducation court-circuite de nombreuses opérations fondamentales pour l’apprentissage et a mis en avant les risques de déclin cognitif pour les élèves.

Marie Van Effenterre (traductrice, membre de l’ATESS) a évoqué le cas de la traduction des sciences humaines et sociales pour interroger l’impact de l’IA dans la production des savoirs scientifiques. Elle a rappelé les effets de la post-édition sur les processus de travail et les textes produits, ainsi que sur les conditions de travail des traducteur·ices et correcteur·ices. Elle a détaillé les politiques d’automation de la traduction à l’œuvre dans la recherche et insisté sur le pillage des œuvres de l’esprit, auquel les publications scientifiques sont fortement exposées.

Solène Cerise (illustratrice) et Pauline Harmange (écrivaine), ont parlé de l’importance du premier jet dans la création et de la difficulté pour des artistes débutant·es de s’insérer sur un marché professionnel où les structures, qui faisaient autrefois appel à des artistes pour leurs projets, produisent des visuels ou des textes de qualité moindre avec des IA.

On a parlé du travail mené depuis plusieurs années par les collectifs et les associations professionnelles, qui a produit des effets concrets sur le public. On a aussi évoqué l’importance du collectif et de la solidarité pour contrer l’IA ; oser solliciter les personnes qui ont des compétences dans un domaine plutôt que de faire appel à des IA valorise le travail humain et crée des dynamiques d’entraide. Quel que soit le domaine, tout le monde a insisté sur l’importance du processus plus que du résultat.

Romuald Muzard (membre de l’association pour l’écologie du livre) a assuré la modération.

On peut lire ici le détail du cadre d’usage préconisé par l’Éducation Nationale. On peut retrouver ici le travail de l’Association pour l’écologie du livre, celui de l’ATESS qui publie notamment une enquête sur les effets de l’IA sur la traduction en sciences humaines, celui de Solène Cerise et de Pauline Harmange.

2- Matérialité et militarisation de l’IA

Anti (membre du nuage était sous nos pieds), nous a parlé de la lutte contre les data centers à Marseille. Elle a expliqué l’intérêt stratégique d’une ville comme Marseille comme porte d’entrée sur le marché du numérique africain. Elle a détaillé les besoins énergétiques d’un data center.

Max (militant contre le nucléaire) a montré les liens bien réels entre l’IA et le nucléaire et les besoins réciproques qu’ils entretiennent. Ils nous a informé·es sur les projets de construction de data centers et de réacteurs nucléaires dans les Hauts-de-France, un territoire déjà très industrialisé qui paraît propice à tous les méga-projets.

Paola Sedda (sociologue du numérique et membre du collectif Guerre à la Guerre) a pointé le rôle de l’IA dans les conflits à cause de l’accaparement des ressources mais aussi des dispositifs de surveillance et de ciblage. Elle a beaucoup parlé du cas de la Palestine où de nombreuses morts, notamment de civils, sont à imputer à des systèmes d’IA. Elle a souligné la responsabilité directe des Big Tech dans le génocide ainsi que de l’entreprise française Thales.

Julien Chandelier (sociologue du numérique) a assuré la modération. Il a remis le sujet de l’IA dans une perspective d’abord historique, puis économique, dans un contexte inédit de concentration de la donnée.

On retient qu’aborder la matérialité et la militarisation de l’IA, c’est refuser la fétichisation d’une technologie soi-disant immatérielle pour regarder en face les chaînes d’approvisionnement mondiales, l’extractivisme, l’empilement énergétique et l’exploitation Nord-Sud sur lesquelles elle repose, c’est aussi sortir de l’utopie numérique qui postule une technologie forcément émancipatrice pour mettre en lumière l’imbrication du système numérique avec les complexes militaro-industriels étatiques et leurs expansions dans un contexte de généralisation de la guerre.

Pour en savoir plus sur les liens entre l’IA et le nucléaire, vous pouvez télécharger le travail de Max sur ce lien.
Vous pouvez approfondir la question des data centers sur le site du collectif Le nuage était sous nos pieds. Vous pouvez également visiter le site du collectif Guerre à la Guerre.

3- IA et travail

Sandrine Larizza (syndiquée CGT France Travail) a témoigné notamment de l’automatisation progressive du service indemnisation depuis dix ans et de l’impact que cela a sur les conditions de travail des agent·es et sur les usager·es, ce qui s’intensifie désormais avec la Loi Plein Emploi et l’arrivée de l’IA générative. Elle a notamment dénoncé l’utilisation de certains logiciels comme des logiciels de reconnaissance des émotions théoriquement interdits ou des logiciels d’écoute et de synthèse d’entretiens, qui sont évoqués dans le rapport de la Cour des Comptes « France Travail et IA » de janvier 2026. Il a aussi été question de l’utilisation de ces IA à des fins de contrôle, notamment, social à l’encontre des usager·es.

Pierre Girard (traducteur, interprète dans le médical et membre d’En Chair et en Os) a raconté qu’il était fréquent que les professionnel·les de santé recourent à des logiciels de traduction automatique lors de leurs consultations. Il a expliqué en quoi la médiation d’une machine dans un échange entre un médecin et un·e patient·e altérait la qualité des rapports et quels problèmes de confidentialité posaient les données médicales abandonnées à ces technologies d’IA.

Maxime Cornet (sociologue du numérique et du travail) a évoqué l’externalisation dans des pays dits du Sud global du travail de la donnée nécessaire à l’entraînement, au maintien et à l’évaluation des algorithmes. Il a mentionné son terrain de thèse entre la France et Madagascar qui l’a conduit à conclure, plutôt qu’à une rupture, à une continuité des dynamiques de la mondialisation.

Tristan Pellion (chercheur en philosophie) a assuré la modération. Il a fait le lien entre les approches empiriques et les approches théoriques de cette table ronde notamment avec l’exemple des e-mails donné par Hartmut Rosa dans Aliénation et Accélération.

Dans cette table ronde, on a essayé d’aborder les impacts de l’IA à la fois sur les travailleur·euses qui œuvrent à sa production et à la fois sur le travail de celles et ceux à qui elle est imposée. On a vu que toutes les branches professionnelles étaient concernées, avec des dynamiques similaires (perte de sens, intensification du travail, morcellement des activités, sous-traitance) et que c’était autant le·a travailleur·euses qui en pâtissait que l’usager·e, le·a consommateur·ice, le·a client·e, le·a patient·e (déshumanisation, complexification des démarches, mise à distance).

Pour approfondir le travail de Maxime Cornet, vous pouvez lire cet article qu’il a coécrit avec Clément Le Ludec. Dans cette table ronde, on a aussi cité Les Origines du Totalitarisme de Hannah Ardent. Vous pouvez aussi lire ce que pense Tristan Pellion de la pensée à l’ère de l’intelligence artificielle dans cet article.

En parallèle des tables rondes, ont eu lieu deux ateliers technocritiques jeune public : le premier visait à solliciter l’esprit critique des enfants en les conduisant à distinguer de vraies images d’images générées par IA. Il a été complété par un escape game sur l’intelligence artificielle. Le second a mis les enfants à la place d’une intelligence artificielle qui puise dans des données en les faisant eux-mêmes générer de fausses images avec du collage.

La journée s’est conclue par le Drag show de Mouskoutchou : Intelligence naturæl, où les drags La Casstagne, Dixon Wilson, Méphisto et Maudit Grabuge se sont succédé·es pour mettre en scène différents enjeux de l’intelligence artificielle.

Les deux planches de bande dessinée ont été réalisées par Pigeon Gratuit.

Radio Plus était présente et a interviewé nos intervenant·es. Vous pouvez écouter l’émission ici !