IA dans l’édition : Hors-sujet général

Acteur·ices du monde du livre : restons concentré·es !

Alors que le livre de Thélyson Orélien continue de faire la une de la presse en pleine crise sociale, nous tenons à déplacer urgemment le débat, tant cet acharnement répugnant sur un homme nous paraît rempli de mauvaise foi et de mauvaise conscience. Entendons-nous bien : nous ne chercherons pas ici à trancher quant à l’usage de l’IA par Thélyson Orélien. Ce n’est pas la question : nous le disions déjà au début de l’affaire il y a un mois ; répétons-le, et surtout ressaisissons la question.

Lorsque le soupçon autour de ce roman a commencé à être organisé par des individus aux intentions malveillantes, le jury du Prix Goncourt, qui avait sélectionné C’était ça ou mourir dans sa première liste, a décidé de l’en retirer. Il aurait été loisible aux membres du comité d’attendre la publication de leur deuxième sélection, prévue quelques jours plus tard, pour éliminer le livre. En l’écartant de façon anticipée, ils manifestaient clairement qu’il s’agissait-là d’une sanction. Du même coup, ils constituaient l’usage de l’IA en transgression, alors même que, dans les faits, aucune règle ne l’interdisait encore. Cette façon de faire trahit bien la crainte que suscite l’IA dans une partie du monde éditorial : celle de voir la production humaine perdre sa singularité, d’avoir des éditeur·ices et des lecteur·ices qui se laissent prendre à sa médiocrité, et d’être envahis par un nombre croissant de manuscrits soumis, au sein desquels faire le tri sera impossible.

Une autre réaction habituelle consiste à l’inverse à vouloir embrasser les possibilités de l’IA pour la création. Sa récente incarnation, émergeant de la polémique sus-mentionnée, c’est le tout nouveau « Prix Pascal », qui se donne pour mission de récompenser des « œuvres littéraires » co-écrites avec l’IA. Ces deux attitudes, craintes millénaristes ou enthousiastes avant-gardistes, se situent ou prétendent se situer sur le plan esthétique. Notons qu’elles s’observent chez des personnes extrêmement privilégiées et installées dans le champ littéraire et intellectuel, qui se rêvent en défenseurs de la Littérature avec un grand L ou en poètes expérimentaux et en chercheurs-créateurs.

Ces deux postures cachent le véritable problème de l’IA dans l’édition, qui est celui du travail. Ces mêmes éditeurs qui se précipitent vers des logiciels d’IA pour détecter puis dénoncer l’usage de l’IA à des fins de contrôle du travail des auteur·ices semblent par ailleurs souvent très prompts à en défendre l’usage pour des tâches considérées comme ancillaires : prospection éditoriale, rédaction de quatrièmes de couverture, communication, traduction destinée à la publication ou à l’achat de droits, etc. Pour tout cela, les textes reçus sont, au mépris de la propriété intellectuelle, allègrement fournis à des entreprises privées qui ne donnent jamais le moyen de vérifier que lesdits textes ingérés ne sont pas utilisés à des fins d’entraînement de grands modèles de langage. Les mentions que l’on commence à voir fleurir (et c’est heureux) dans les volumes imprimés, stipulant que le livre que l’on a dans les mains ne peut servir à entraîner des grands modèles de langage (droit d’opposition à l’exception pour text and data mining introduite dans le droit d’auteur en 2019), sont de fait rendues caduques par cet usage inconsidéré, désinvolte et hypocrite de l’IA.

L’exigence récente de ces éditeur·ices envers leurs auteur·ices de ne pas avoir recours à l’IA est à sens unique. Ce n’est pas tolérable. Nous exigeons au contraire une clause d’engagement mutuel à la non-utilisation de l’IA dans tous les contrats d’auteur·ice : écriture, traduction, correction, illustration, maquette, promotion, marketing, etc. En l’état actuel, tout porte à craindre que le soupçon généralisé porté sur les textes conduira des éditeur·ices à rompre des contrats et à refuser des paiements sous prétexte qu’un logiciel d’IA, au fonctionnement opaque et invérifiable, leur aura permis l’expression d’un doute.

Plus que jamais, la question de l’IA dans l’édition est une question sociale et politique. Défendre la création humaine dans le livre, cela passe par défendre et protéger — contractuellement, légalement, politiquement — les humain·es qui travaillent et qui créent, salarié·es comme indépendant·es. La filière du livre est tétanisée par la baisse de la lecture. C’est sans doute plus dans la détection de la complaisance bourgeoise et narcissique qui fatigue la littérature et en détourne un lectorat guère concerné par ces problèmes de riches qu’il faut chercher une réponse à cette crise, que dans la détection de « traces d’IA » par un patronat qui, de l’autre main, précarise toujours davantage celles et ceux qui, bon an mal an, font vivre les maisons d’édition.

Le collectif En chair et en os

23. 10. 2026